Em milieu rural d'Afrique de l'Ouest : vers d'autres façons de décider entre les aînés et les jeunes

 

Mamadou Cissokho :

Cissokho« En dehors du problème de leurs revenus, il nous faut tenir compte du découragement de certains jeunes, lassés de constater qu’ils ne sont pas pris en compte, qu’on ne demande pas leurs points de vue ni leurs idées bien qu’ils constituent la plus grande force de travail au sein de chaque exploitation familiale. En outre, les jeunes, filles ou garçons, nos épouses, nos sœurs occupent dans celles-ci plusieurs fonctions déterminantes. Il est important d’accepter une nouvelle organisation leur permettant de se retrouver autour du chef de l’exploitation familiale, pour parler de leur vie et de leur avenir en tant que famille dans la communauté. Car si nous voulons continuer à défendre la vie communautaire, il nous faut inventer, conformément aux règles intéressantes de nos traditions, des façons de décider et de vivre telles que chacun et chacune puissent se sentir concernés et responsables. »

(Mamadou CISSOKHO, Dieu n’est pas un paysan, Grad, Présence Africaine, 2009, p24)

Les trois témoignages ci-dessous indiquent comment cette « invention »  s’introduit  de différentes façons dans les familles et dans les villages.

  • Grâce  à l’émigration et au processus de décentralisation

Kanté BASSI (1) est devenu chef de famille, à l’âge de 30 ans, au moment du décès de son père. Il est ingénieur agricole et l’un des responsables de l’Association des organisations professionnelles paysannes  du Mali(AOPP). Il explique ceci : 

Paysans africains2« J’habite dans la famille avec ma maman et ses 5 enfants (2 hommes et 3 femmes). Moi je suis marié à une femme, mon jeune frère lui est marié à 2 femmes ; j’ai 2 enfants, mon jeune frère en  a 5.  Donc au total dans notre famille, nous sommes environ une vingtaine de personnes. L’exploitation familiale chez nous, c’est le chef de famille. Peut-être que c’est une chance ou une malchance que mon vieux ne soit plus de la famille. Mais dans les autres familles où mes camarades ont leurs pères qui sont là, la décision revient au père. Même le choix des semences ou des variétés qu’on doit semer, ça revient au chef d’exploitation. C’est lui qui dit cette année on va utiliser telle variété. 

Par exemple, aujourd’hui moi je suis là au bureau de l’AOPP, mais la maman, elle, est tout le temps dans le champ et elle peut dire « Ah, l’arachide est devenue mûre, le sorgho, c’est déjà mûr, on peut commencer à récolter ». Elle peut en parler comme tout autre membre de l’exploitation peut en parler. Mais c’est au chef d’exploitation de dire : « tel jour on peut commencer à exploiter, tel jour on peut commencer à récolter ». La récolte terminée, on met l’ensemble des produits dans le magasin. Moi je ne suis pas sur place, mais la maman est là. Les produits récoltés, ça doit subvenir aux besoins alimentaires de la famille. Mais, il  peut y avoir des problèmes dans la famille qui obligent à vendre une partie de ces récoltes pour assurer ça. Si cela arrive la maman peut le faire, mais elle doit nous informer, moi ou mon jeune frère, en nous disant « Voilà, il y a telle situation aujourd’hui, est-ce qu’on peut se permettre de prendre un sac ou deux sacs pour vendre? ». Cela ne se fait pas seul, on discute. Si c’est faisable, elle le fait ; si ce n’est pas faisable, je lui dis non et je vais chercher d’autres solutions.

En général chez nous, les vieux se déplacent très difficilement. Si le vieux est là, son fils aîné dirige les activités sur le terrain. C’est un honneur pour lui de dire : « Voilà mon père, c’est le chef d’exploitation ». Car c’est au vieux de venir parler au nom de l’exploitation, même si lui n’est pas présent dans l’exploitation, parce que lui aussi il est passé par cette étape. C’est un honneur aussi pour le vieux que d’être considéré comme le chef même si c’est le fils aîné, qui est dans le champ, qui pratique l’activité, qui se déplace pour les achats ou autre chose.

Paysans africainsDans le temps, moi personnellement, j’avais toujours travaillé pour mon père, dans le champ familial et je ne pouvais pas me permettre d’avoir un champ pour moi, parallèle au champ de mon père. Mais maintenant, petit à petit ce phénomène commence à changer. Et souvent un jeune dans la famille peut se permettre d’avoir un lopin de terre quelque part à exploiter . Ou sinon  d’élever certains animaux, des caprins et des ovins, et en faire une source de revenus. Et même il peut aménager un poulailler. Ces activités sont là et permettent au jeune de contribuer à ses propres besoins.

D’autre part, depuis la décentralisation, nous sommes en « intercommunalité » avec 9 communes autour de notre commune. Et un comité de pilotage essaie de voir dans les différentes localités quelles sont les activités qui sont génératrices de revenus, pour les femmes et les jeunes. Les anciens  commencent à comprendre cela. Et même pour le comité de pilotage, il y a un quota : au minimum 20% de femmes et 30% de jeunes, les autres c’est les personnalités qui sont là. Si on les écarte, ils vont dire que « Ah ! les jeunes ils sont là, ils veulent nous écarter de tout ça ». Donc  on a mis des quotas dans le comité de pilotage !

Et puis, pas mal de vieux maintenant sont compréhensifs, parce que beaucoup d’entre eux ont bougé ; ils ont fait l’immigration, ils comprennent mieux les choses. Le développement ce n’est plus l’affaire d’un seul vieux. C’est pour l’ensemble et il faut tenir compte de la préoccupation de tous . »

  • Grâce à la promotion de Commissions spécialisées jeunesse au sein  d’un mouvement rural

Labidi OUALY (2) présente ainsi la démarche de l’association Tin Tua.

Jeunes Paysans africains« De 1994 à 2000, j’ai travaillé à mettre en place des activités de jeunes dans la Fédération des Diémas, c’est-à-dire des Unions des groupements villageois  situés dans la région de l’Est du Burkina Faso. 

Au début, le but était surtout d’amener les anciens à accepter que les jeunes prennent des responsabilités.  Nous avons créé une Commission spécialisée jeunesse dans chaque Diéma, pour préparer les jeunes comme futurs responsables des Diémas.  Au départ les gens n’y croyaient pas beaucoup, mais aujourd’hui nous avons plein de Diémas où ce sont ces jeunes-là qui étaient présidents des commissions spécialisées jeunesse, et qui ont évolué jusqu’à être aujourd’hui président de Diéma.

Les jeunes ont œuvré pour le compte des Diémas. Avec eux nous avons initié un programme en travaillant dans beaucoup de domaines pour mobiliser les jeunes et conscientiser  les anciens. On a essayé d’amener les jeunes à créer des actions très visibles, par exemple à la fin de la saison de nettoyer les locaux des Diémas. Et surtout, comme nous avons des villages membres d’un Diéma  sans une route pour y aller, certains clubs de jeunes ont organisé des travaux d’aménagement des pistes rurales. On leur a fourni des équipements pour travailler et aménager depuis une route jusqu’au village, ce qui permet aux camions d’y accéder. C’est à travers ces actions-là que des jeunes ont eu des premiers accès à un peu de responsabilités dans les Diémas et aussi au sein de leurs familles.

Dans la tradition gourmantché, les hommes et les femmes cultivent ensemble le champ familial qui sert à nourrir la famille. Mais le matin, de 7 heures  à 9  heures, tu dois d’abord  aller dans  ton propre champ. Ensuite, jusqu’à l’après-midi, le jeune va  travailler dans le champ familial. Après 16 heures, il peut revenir dans son champ. Et il peut faire ce qu’il veut des récoltes de son propre champ mais ce sont des superficies limitées, et ce ne sont pas les terres  de meilleure qualité car le chef de famille réserve ces dernières pour la culture vivrière de la famille .

 Les jeunes avaient envie d’avoir des opportunités d’échange et de partage d’expériences parce que, on a beau être déterminé, si on n’a pas la possibilité d’échanger avec d’autres jeunes, comprendre ce qu’ils font, voir leurs expériences, ou bien communiquer ce qu’on fait, cela ne sert à rien. Ce qui fait que le premier axe d’intervention de Tin Tua à l’endroit des jeunes ruraux a été le domaine des échanges entre les jeunes, à travers des voyages que nous avons organisés d’abord dans l’Ouest du pays puis hors du pays au Bénin, au Togo, au Niger.

La demande de formation exprimée par des jeunes portait sur les nouvelles techniques de labour et de semis. Nous voulions amener les gens à changer leurs mentalités par rapport aux variétés. Le climat a tellement changé, la pluviométrie a baissé et si on utilise les variétés tardives, on aura des baisses de rendement. C’est pourquoi nous avons encouragé les jeunes à utiliser des variétés nouvelles. Au départ, beaucoup d’anciens étaient réticents, mais bon, comme ces jeunes sont intégrés dans leur famille, avec leurs parents, il y a le champ familial dans lequel le jeune ne peut pas introduire ces nouvelles techniques-là, mais il a son petit champ personnel à côté , il commence à changer  et le chef de famille voit que c’est mieux de ce côté-là que dans le champ familial ».

  • Grâce aux activités de maraichage durant la saison sèche

Paysan africain 2Amidou GANAME (3) est secrétaire général de l’Union des Fédérations des Groupements Naam dans la région du Yatenga, au Burkina Faso. Il raconte que, depuis la fin des années 1970, les jardins sont devenus une activité essentielle dans le Yatenga, grâce à la réussite de la culture de la pomme de terre désormais consommée  partout alors qu’elle n’était jadis qu’une nourriture de Blancs. Et ce tubercule, dit-il, est non seulement devenu « le grenier de saison sèche » mais il a changé les modes de décision :

« Dans une famille, au Yatenga, ils peuvent être trois ou quatre jeunes, dont des femmes, à  faire désormais le maraîchage  entre décembre et avril et les gains sont pour eux-mêmes. Aujourd’hui, que le chef de famille le veuille ou pas, les jeunes prennent des initiatives par rapport à ce que sont leurs « embarras ».  Les gens ont compris que les jeunes sont les piliers de la famille et leurs initiatives ne sont pas « résistées » comme avant.

Il y a 30 ans quand on quittait l’école et qu’on arrivait en voulant changer les habitudes, cela entrainait des problèmes ! Ce que je vois maintenant, c’est ceci : le chef de famille est là en tant que conciliateur, et ce sont les jeunes qui sont le pilier de l’exploitation familiale car ils apportent les moyens pour acheter la charrette et l’engrais et ce sont eux qui paient des manoeuvres pour aider au moment des travaux du champ familial en saison des pluies.

Et quand on récolte les productions du champ familial, le chef de famille est là mais il ne peut pas décider seul comment utiliser les greniers. Donc il est là pour maîtriser la situation et veiller à ce que le produit de l’exploitation soit bien réparti. Voilà, il y a  les dépenses à prévoir pour l’exploitation, les greniers de nourriture à garder, l’élevage à poursuivre, des jeunes qui ont renforcé le patrimoine par des diguettes à récompenser, le mariage d’un tel, le baptême d’une  telle, etc. Et, quand on vend (une part) du grenier pour acheter un animal, l’argent qui reste est mis dans le BTEC (Mutuelle d’Epargne et de Crédit) et tout le reste de la famille connaît le montant de l’argent  épargné».

Bernard Lecomte

 Notes

  1. Kanté BASSI, région de Kayes, à l’Ouest du Mali, interviewé en 2009 par Lucile Dubos et Rémi Perrier-Gros Claude.
  2. Labidi OUALY, Fada Ngourma, à l’Est du Burkina Faso, interviewé en 2009 par Lucile Dubos et Rémi Perrier-Gros Claude et en 2012 par Bernard Lecomte.
  3. Amidou GANAME, Ouahigouya, au nord du Burkina Faso, interviewé en 2011 par Bernard Lecomte.

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