NOS DIFFÉRENTS REGARDS CROISÉS


Saison sèche, saison sur ?


Titre

Exprimer / Vivre notre culture

"Les premiers comités ont organisé, en 1981, dans la zone de Bamba Thialène, une semaine culturelle au cours de laquelle nous avons partagé ce que nous pensions être les éléments importants de notre "profession de foi". Les différents groupes ethniques ont amené ce qu'ils avaient dans leur culture. Pendant cette semaine, il y a eu des manifestations religieuses, des courses de chevaux, des activités pour les jeunes... Mais nous avons aussi aussi discuté de thèmes importants : "ce que nous sommes, pourquoi nous le sommes, ce que nous voulons être, comment le devenir, nos responsabilités, nos droits, dans la volonté de nous assumer." Chaque jour, des thèmes étaient discutés entre nous"


Extrait du livre de Mamadou Cissokho "Dieu n'est pas un paysan" p.289

Tradition et modernité

// A VENIR //

Écoute, Echanges

"Comment avez-vous informé les villages?

En développant un programme de culture de la paix lors de « week-ends culturels pour la paix, le pardon, la réconciliation ». Obtenir que les gens soient obligés de tourner la page, même si auparavant, il y avait des problèmes entre telle ou telle famille.

 

Qu’est-ce qu’un week-end culturel ?

Le week-end culturel est un moyen qui nous permet de toucher toute la population d'une communauté rurale. C'est une plate-forme de réflexion et de discussion entre les gens qui vivent le conflit dans un même lieu. Le premier jour du week-end, nous essayons de créer les conditions pour mobiliser et maintenir présentes les personnes grâce à des activités sportives et culturelles : les danses traditionnelles des femmes, le théâtre sur la recomposition du tissu social, le bal populaire. Nous essayons de trouver des activités qui rassemblent et renforcent la solidarité et l'entente. On a la chance qu'au niveau de l’APRAN, il y a des musulmans, des chrétiens, des animistes et lors des week-ends culturels, on a des moments de prière.

 

Le matin du deuxième jour, on engage des débats, les gens s'expriment librement sur ce qu'ils ont vécu et sur les possibilités de sortie de crise. On les interroge aussi. Les familles se connaissent ; beaucoup de déplacements de populations sont dus aux comportements entre voisins, à des règlements de compte. Ils savent que telle ou telle personne a été obligée de partir parce que telle famille a signalé une autre famille aux militaires ou aux combattants. Toutes les souffrances sont venues durant les débats et elles ont motivé les gens à se lancer dans ce processus de recherche de la paix parce que vraiment, ils ne peuvent plus continuer comme ça ! Les gens ont parlé de séparations, ils ont beaucoup parlé de maladies, ils ont parlé de pauvreté et leurs paroles nous ont projetés carrément dans l'avenir : “ Qu'est-ce qu'il faut faire pour prendre en charge toutes ces questions ? »

 

Enfin, vient le troisième jour et un moment très important : le forum. Le forum est un cadre d'échange, de pardon, de réconciliation mais il est aussi un moment de réflexion sur la reconstruction des villages détruits. Notre première question est celle-ci : "Est-ce qu'aujourd'hui, avec ce vent d'espoir, chacun est prêt à se réconcilier, à pardonner ?" La deuxième question est : "Comment remettre en état les infrastructures (école, etc.) et comment permettre, par des activités économiques entre des personnes qui, pendant dix ou quinze ans, ne se sont pas vues entre elles, de faciliter le dialogue et les échanges ?" Les porteurs de projets, pour nous, ce sont les villageois avec lesquels on essaye de voir s'il est possible de faire du petit élevage de poulet ou de porc, ou ceci ou cela. Avec eux, on cherche quels seront ceux qui vont développer concrètement l'activité et comment veiller à ce que l'activité marche. Pour donner confiance aux gens qui nous soutiennent mais aussi pour inciter des organisations à appuyer d'autres villages, ces projets-tests ne doivent pas être mal gérés. On est dans une dynamique de relance du développement ; il faut que tout le monde s'y mette.

 

Qu’ont fait de concret les gens après les week-ends culturels ?

Ils se sont mobilisés, à leur façon, et ont créé des « Comités villageois de vigilance ». Des groupes ont organisé des descentes dans la ville de Ziguinchor et ont marché pour rencontrer le secrétaire exécutif du MFDC, l'abbé Diamacoune, et le gouverneur pour leur dire : “ Cela suffit maintenant ! Nous, on veut la paix au village, on veut travailler, on est fatigué ! ” Ces Comités de vigilance commencent à renforcer les relations entre les villages. Quand ils vont voir le Gouverneur ou l'Abbé, ils vont sans nous. Ils nous disent: “ Demain à telle heure, on est chez l'Abbé, on est chez le Gouverneur ! ” Après les entretiens, ils passent et racontent : “ On avance avec vous, jusqu'à la dernière minute ”. Et des personnes, dont des présidents de communautés rurales, ont même pris la décision de venir avec nous discuter avec les combattants.

 

Y a-t-il eu des réunions spéciales pour les femmes ?

Tout juste après les week-ends culturels, les femmes ont continué à se réunir. Dans la communauté rurale de Nyassia, elles ont des cellules traditionnelles où elles réfléchissent sur « quelles propositions pour sortir de la crise ? » Elles ont osé dire aux hommes : « Si vous avez peur, nous, on prend les devants". Elles ont même pris la décision de rencontrer les combattants directement, sans la participation des hommes. Donc, elles se sont mobilisées pour prendre en charge vraiment cette question qui aujourd'hui leur pose des difficultés. Les deux femmes du comité (le « Bureau » de l'APRAN où il y a 5 membres) s'occupent de la mobilisation des femmes dans toutes les activités. Sur 1100 membres, il y a au moins 800-850 femmes. Ce sont les femmes qui ont beaucoup plus vécu les difficultés et les conséquences de cette crise. Donc elles ont fait un travail d'animation et de sensibilisation auprès des autres femmes et c'est ça qui a permis, un peu, la participation massive des femmes. Celles dont les enfants et les maris sont partis au maquis, ce n'est pas pour rien qu`elles se mobilisent aujourd’hui pour récupérer ceux qui vivent encore."


Extrait des récits de vie de Demba Keita bientôt à paraître

Changer de comportement

"Pour organiser les retours, l’APRAN connaît chaque village ?

Oui ! Par exemple, des combattants reviennent, l’un des animateurs de l'APRAN les aide à retourner chez eux et la première personne à laquelle il les confie c'est le chef de village. Pour ce dernier, un ex-rebelle est quelqu’un qu’il a administré, qui a fui et qui est de retour. Il faut qu'il retrouve sa terre. S'il construit, on lui donne les tôles pour couvrir sa maison. Au village, tout le monde le connaît.

 

On fait une fête ?

Deux choses : les gens dansent et les gens pleurent. C'est émotionnel. Quand » quelqu'un de chez nous » revient, c’est la fête. Les proches pleurent parce qu'ils n'avaient plus l'espoir de les revoir. Les pleurs et la danse, car le village s'agrandit.

 

Dans chaque village, il y a encore des gens "de chaque côté "?

Dans chaque village, il y a toujours des sympathisants du MFDC et des gens qui sont contre ce mouvement. Parfois des familles sont complètement déchirées ; dans une famille où il y a deux frères, l’un soutient la rébellion et l’autre ne la soutient pas ou bien l’un est dans la forêt, l’autre dans l'armée : chien et chat !

 

Il peut y avoir eu des meurtres au sein même de la famille ?

Oui, il y a eu beaucoup de meurtres dans le passé, au sein des familles. Et, quand les gens voient un meurtrier revenir, ils ont peur et se cachent. Les premiers jours sont très difficiles pour les populations qui sont restées.

Dieu merci, la capacité de dépassement de tous ces événements nous permet de reconstruire la Casamance ! 

 

C'est une lourde responsabilité pour les chefs de village. Comment réagissent-ils ?

Il sont très contents car leurs villages se repeuplent ; par exemple, un village où il y avait avant le conflit 50 concessions, n'en comptait plus que dix. Au moment où des ex-combattants sont confiés au chef de village, nous les emmenons aux cantonnements militaires proches, pour les présenter aux chefs des militaires. Il ne faut pas que des personnes mal intentionnées aillent dire aux militaires que des rebelles armés sont revenus dans le village et qu'on commence à pourchasser ces derniers. Donc, on les confie au chef de village et on les confie en même temps aux militaires qui sont là. Ces « retournés » se trouvent ainsi en sécurité. Avec les chefs de village, la plupart des situations rencontrées sont des situations de joie. Cela n'empêche pas qu'il y ait des dérapages.

 

Avez-vous fait des réunions avec les chefs de village pour discuter de ces problèmes ?

On avait discuté dans les CLD (Comités Locaux de Développement) et lors des week-ends culturels et, aujourd'hui, on essaie d'approfondir la réflexion avec les « Comités villageois ». Dans chaque village où il y a une action de reconstruction des maisons ou d’appui à une activité économique, on crée un comité villageois où participe le chef, entouré de notables et de jeunes, pour veiller aux débordements, anticiper les éventuels conflits et informer afin que personne ne puisse dire : « Nous ne sommes pas informés, nous ne sommes pas associés ! » La discussion et la prise de décision sont prises au village. Tout le monde est là. C'est le premier niveau de transparence. Le comité s'occupe de l'identification des maisons des ayant-droit. En même temps que ces ayant-droit construisent leur maison, les autochtones font la même chose.

 

Il existe partout une telle solidarité ?

Dans certaines zones, existe une concurrence entre les autochtones et les rentrants. Un exemple : un chef de village se sent mal à l'aise parce que des familles qui n’étaient pas parties ont voulu profiter d’un retour pour faire couvrir leur maison et lui est vraiment bousculé, pris entre le marteau et l'enclume. Notre animateur l’aide à résoudre le conflit.

Il faudrait que les autochtones soient solidaires et facilitent la réinsertion des familles qui reviennent. Mais on ne peut pas assister en même temps autochtones et réfugiés, on n'a pas les ressources pour couvrir toutes les maisons de Casamance !

 

Et on s'injurie ?

 

Eh oui ! Parfois, c'est tendu au moment de la prise de décision. Dans certains villages, les gens sont très méchants. Pourquoi, pensent-ils, ne pas récompenser ceux qui ont eu le courage de soutenir l'effort de l’Etat pour combattre la rébellion au lieu de financer des gens qui ont détruit la Casamance ! Et puis souvent, il manque des ressources pour finir la réinsertion."

 

Extrait des récits de vie de Demba Keita bientôt à paraître

Apprendre

"Une autre activité du comité était de former et c'était la tâche de la commission Formation-Information. Ses membres allaient animer les groupes au sein des villages, chercher avec ces derniers les problèmes qui se posent, aider à en discuter, à préciser les besoins, à trouver les solutions pour y faire face. C'est ainsi qu'est né le travail d'alphabétisation.

Nous ne formions pas seulement les nouveaux membres de notre propre zone, mais nous allions aussi former ailleurs, soit dans notre arrondissement celui de Koumpentourm, soit dans la région d'à côté où 18 villages de la zone de Touba Ali Mbenda essayaient de se réunir autour d'un ancien encadreur agricole. Former au sein d'un groupe, c'est faire travailler ensemble les esprits des gens. "L'esprit c'est difficile, car il est élastique et part dans tous les sens ; pour former les esprits, il faut les attacher, bien tirer les élastiques ensemble". Et pour cela, les gens - dont les esprits sont dispersés - ont à trouver et décider que tel objectif est leur affaire à tous et doit devenir leur travail commun. Aussi la première question quand on se forme est : "Qui sommes-nous, nous les paysans d'ici ?" ; puis celle-ci : "Quelles sont nos responsabilités dans notre vie ?" ; ensuite : "Quelles sont nos préoccupations communes ?" ; et enfin : "Comment les résoudre ?"."$

 

Extrait du livre de Mamadou Cissokho "Dieu n'est pas un paysan" p.233

 

Solidarité / conflits

Deux types de gens reviennent dans leurs anciens villages : ceux qui étaient partis (soit réfugiés dans les pays voisins, soit déplacés dans d’autres villages à l’intérieur du Sénégal ou à Ziguinchor) et ceux sortant du maquis (les ex-combattants). Nous les appelons les « rentrants » tandis que les « autochtones » sont ceux qui sont restés dans les villages malgré le conflit.

 

Comment s’entendent-ils entre eux ?

On est obligé de se pardonner entre nous. C’est cet esprit qu'on essaie de développer, de renforcer dans les villages en créant des Comités villageois de paix et de réconciliation. On est alors devant des "Sages" qui animent et veillent sur les activités de réhabilitation pour que des autochtones ne fassent pas réhabiliter leur maison au détriment des déplacés et réfugiés qui sont revenus et que les gens s'entendent surtout par rapport aux "blocs horticoles", sur le choix des sites de ces gros investissements à faire (puits, bassins, systèmes d'irrigation). Et que demain les gens ne nous disent pas : "Ici, c'est ma place et pas celle d'un tel !". Les autochtones, les réfugiés, les déplacés, y compris les combattants qui ont déposé les armes, tous s'entraident.

 

Certaines familles se reconstituent à partir de gens qui étaient opposés les uns aux autres ?

Le simple fait que les autochtones acceptent d'héberger chez eux, pendant trois ou quatre mois, les rentrants (en attendant qu'ils construisent leur maison) est un bon signe. Les gens ont accepté de travailler pour la paix, de laisser ressentiments et points de désaccord. La réconciliation est aujourd'hui assez avancée parce que beaucoup de personnes parties sont revenues.

 

Est-ce que depuis la ville de Ziguinchor, les gens repartent ?

Oui. D’abord certains sont obligés d’aller dans le village pour chercher des mangues, des oranges, parce qu’ils n’ont rien à manger à Ziguinchor. Et puis, ils ont envie d’aller là-bas, parce qu’ici ils sont trop nombreux, c’est tendu, même si entre toi et ton frère ça va, entre leurs femmes, ça ne marche pas. Chacun veut retrouver son autonomie et il y a une forte pression de retour vers les villages mais dans certaines zones, il y a toujours des mines.


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